Je jongle l’eau gelée
NOTE D’INTENTION
Regarder, sentir, être
Le monde nous paraît souvent complexe, insaisissable. Pourtant, chaque jour, nous sommes entourés de certitudes. Savoir ce qui est juste, ce qui est vrai, ce qui est écologique, ce qui est bien ou mal. Pourtant, ces vérités se confrontent et s’opposent. Alors, qui a raison ? Qui a tort ? Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui ne l’est pas ?
Nous pensons, et nous définissons nos pensées comme le socle de notre existence. Mais avant de penser, ne sommes-nous pas d’abord des êtres sensibles ? Que reste-t-il si nous mettons de côté nos jugements, nos croyances, nos interprétations ? Que percevons-nous réellement du monde lorsque nous nous contentons d’éprouver l’instant ?
Ce spectacle est une invitation à retrouver ce contact brut avec le réel, à travers la jonglerie et la glace, à explorer la frontière entre abstraction et perception sensorielle.
« l’inconscience d’abstraire est ni plus ni moins la raison des guerres des êtres humains. Sans inconscience d’abstraire nous ne pourrions pas être en conflit car il n’existe pas de guerre ou de conflit réel. Il n’y a que des inconsciences de ce que nous rajoutons au réel. Et si nous rajoutons des choses trop différentes, alors ces différences peuvent être en conflit, mais le réel n’est jamais en conflit. »
Alfred Korzybski

Chapitre 1 : Première neige
Un paysage de glace sous un ciel limpide. Une brume effleure le sol, un personnage entre en scène, des balles blanches en main. Figé, comme un arbre enneigé. Puis, un souffle chaud suffit à transformer cette image. La glace fond, le mouvement reprend, la matière évolue. La neige craque sous nos pas, un parfum d’hiver emplit l’air.
Du jonglage abstrait, de la magie nouvelle, une scénographie et une ambiance sonore travaillé sur le thème de l’hiver…
Ce premier tableau est une expérience ouverte :
chacun y projettera ses propres souvenirs, ses propres sensations. Est-ce une bataille de boules de neige ? Une fleur gelée ? Une simple errance dans un parc enneigé ? Peu importe. L’imaginaire de chacun tisse son propre récit, influencé par notre expérience du monde et notre capacité à abstraire.
Chapitre 2 : Je jongle l’eau gelée
Si le premier tableau jouait avec la symbolique de la glace, ici, la matière devient tangible. Je ne jongle plus avec des balles, mais avec de la glace véritable. Elle glisse, se brise, fond dans mes mains. Plus d’illusion, plus de métaphore. C’est une expérience brute, une confrontation directe avec la matière, une exploration des changements qu’elle produit sur le jonglage et sur la perception qu’en a le public.
Les impacts des balles de glace résonnent. Le froid traverse ma peau. Les morceaux de glace recouvrent petit à petit le sol, alors que ma réserve de balle gelée s’épuise…

Chapitre 3 : L’abstraction en question
À la fin, il ne reste plus que des fragments de glace éparpillés. Un changement de lumière en révèle la beauté éphémère. Trois morceaux sont repris, jonglés jusqu’à leur disparition totale. Mon tour de magie le plus long! La transformation, cependant, est inéluctable : le solide redevient liquide.
Une expérience à vivre
Nous percevons le monde à travers nos sens, mais nous y ajoutons constamment et souvent de manière inconsciente, nos jugements, nos idées, nos interprétations. Ce monde abstrait, unique à chacun, devient parfois plus important que la réalité. Mais quand nos idées deviennent des vérités absolues, quand nous confondons l’abstraction avec le réel, alors surgissent les conflits. Car le concret est commun à tous, tandis que nos perceptions diffèrent infiniment.
Ce spectacle est une invitation à ressentir. À réapprendre à voir sans immédiatement interpréter, à toucher sans chercher à comprendre, à écouter sans juger. À prendre du recul sur ce monde, où l’on ne sait plus différencier le vrai du faux, où l’on est en conflit car nos idées diffèrent.
Un spectacle pour tous : public et jeunes générations
« Je jongle l’eau gelée » s’adresse à un large public. Au-delà des représentations en théâtre tout public, ce spectacle trouve également une résonance particulière auprès des collégiens et lycéens.
À travers la manipulation de la glace et la réflexion sur notre perception du réel, il invite les jeunes spectateurs à interroger leurs propres modes de pensée et à s’éveiller à une approche plus sensorielle du monde. Il s’intègre ainsi parfaitement dans un cadre pédagogique, favorisant l’échange et la discussion sur des thèmes aussi variés que la perception, la philosophie, la science ou encore l’art du jonglage.
Dans une époque où nos expériences du monde sont de plus en plus filtrées par les écrans, où les images, les informations et les réseaux sociaux façonnent nos perceptions et nos croyances, ce spectacle propose un retour au concret. Il pose la question du rapport au virtuel et de la place du tangible dans nos vies. Que devient notre sens du toucher, notre écoute du silence, notre capacité à être dans l’instant, lorsque l’essentiel de nos interactions passe par des interfaces numériques?
Les établissements scolaires pourront y voir une opportunité d’aborder ces enjeux contemporains : comment différencier le réel de sa représentation ? Quelle place laissons-nous à nos perceptions face aux flux incessants d’images et d’opinions ? Comment l’art peut-il nous aider à réinvestir pleinement nos sens et notre rapport au monde?
Une rencontre avec les élèves après la représentation permettra d’approfondir ces réflexions et d’ouvrir un dialogue sur la place du sensible dans notre quotidien.
Transformation d’un espace
Dans l’œuvre Black Cloud de Carlos Amorales, l’artiste investi un espace avec des papillons noires, une installation à la fois intriguant et oppressante.
Lorsque j’ai fais l’expérience de cette œuvre, j’ai tout de suite pensé à Je jongle l’eau gelée. L’idée d’une scénographie transformant le lieu de représentation m’a beaucoup plu. J’imagine un immense drap blanc recouvrant tout l’espace, les objets, les murs, le plafond (?). Des tests sont encore à faire pour trouver la solution idéale, en terme de logistique et de rendu, avec comme objectif de pouvoir investir différent lieux d’une installation poétique, ouvrant l’imaginaire des spectateurs.
Le drap au sol, formant un chemin, pourrait également être aspiré, s’enroulant dans les coulisses grâce à un moteur/visseuse. L’effet souhaité serait celle d’un paysage blanc éphémère disparaissant petit à petit, puis brusquement, faisant la transition entre le chapitre un et le chapitre deux du spectacle.